l'inévitable part manquante

Il fait chaud. Olga sent son cœur battre fort et vite. Elle pédale au milieu de champs vastes et plats longeant la Vltava. Le poids de son sac-à-dos sur ses épaules devient pénible. Quelques gouttes de sueur s’échappent de sa chevelure et perlent sur son front. Olga s’arrête, elle pose son vélo et sort de son sac de longues bandes blanches qu’elle se met à disposer parallèlement à la route de Hradištko, puis elle trace une perpendiculaire en piétinant quelques plants de betteraves à sucre. Elle installe le pied auquel elle fixe son appareil photo et elle commence à cadrer ses repères, cet espace balisé. Plus loin, elle recommence.

Olga avance sur le trottoir en prenant soin, à chaque pas, de poser les pieds sur la surface des pavés sans couper l’interstice qui les sépare. La main gauche en poche, elle caresse les clichés recueillis. Elle a besoin de se rassurer. Déjà elle distingue les tables et les chaises du café qui l’attendent sur la terrasse chauffée. Elle aperçoit la serveuse qui frotte vigoureusement d’un chiffon humide les places abandonnées tout en marmonnant entre ses dents. Les cloches de l’Eglise de Saint-Jean-et-Etienne-aux-minimes retentissent au loin. Olga aspire une dernière bouffée de sa cigarette et l’écrase. Le soleil bas l’éblouit l’espace d’une seconde. Un second coup de cloche résonne. Olga est aspirée dans un autre espace-temps : elle est à la fois sur le trottoir d’une ville grise et familière, et à la fois dans un haut bâtiment impersonnel, deuxième étage, couloir D, chambre 28, le 25 février 2007. A la fois, elle traverse la rue sur le passage zébré malgré le feu rouge bienveillant, à la fois elle serre une main tendre et froide dans les siennes. Le bruit de klaxons se mêle à ceux d’un moniteur cardiaque. L’odeur des gaz d’échappement se confond avec celle des produits de nettoyage désinfectants. Le soleil bas se reflète brutalement sur la vitre de la chambre de l’hôpital de Motol de cette ville étrangère. Les repères s’effondrent… Elle est là dans son absence.

 

Un agent en uniforme gris sort d’un véhicule de police et envahit violemment le champ de vision d’Olga : « papiers d’identité, soufflez ici, amendes à payer endéans les …- c’est la même chose pour tout le monde, Madame ! ». Ces ordres, ces injonctions se veulent rassurants et inéluctables : c’est comme ça, il y a une loi, la loi a été transgressée et tout ce qui la transgresse subit le même sort.

Il y a un cadre et …

 

Olga n’est pas tellement rassurée.

 

Debout devant sa machine à café italienne sale, Olga attend le visage penchée, le regard perdu. Le plafond est très bas : Olga peut le toucher avec la tête si elle se met sur la pointe des pieds. Des bruits sourds arrivent de l’extérieur, des bruits difficilement identifiables. Olga se sert une tasse de café et s’assied en tailleur dans un club coincé entre la machine à laver et la cuisinière. Elle boit le liquide très chaud. Un goutte coule le long de la tasse blanche et s’écrase sur son pyjama.

Encore une nuit d’insomnie… Olga est toujours calée dans le club entre la machine à laver et la cuisinière. Elle lit un article d’un certain Uberman, mais ce sont de mauvaises photocopies. Ses lunettes tombent sur le sol de son sous-sol et se brisent en deux. Elle plisse son regard, force ses yeux à voir : comme si les sillons tracés sur son front reflétaient les lignes des petits caractères du texte, à travers ses fossés creusés à même sa peau, le sens s’infiltre en elle.

 

Olga fixe maintenant l’ouverture du soupirail sur le mur face à elle. Une impulsion irrésistible la pousse hors de chez elle. Comme le tournesol qui s’oriente vers le soleil, l’abeille qui butine, l’eau qui retourne à la terre, il est midi et demi et Olga va se perdre sur une brocante. Systématiquement, elle y trouve de vielles pellicules qu’elle achète compulsivement. Elle cherche à retrouver tout ce qu’elle a perdu. Ses gestes répétés sont nécessité.

 

Sur la place du jeu de balle, une foule, modeste, fourmille et fouine à la recherche de l’objet convoité, à la recherche de l’objet, à la recherche du temps perdu, le graal. Tout y est vieux et précieux. Olga passe en revue chaque marchandise ; lorsqu’une caisse est vide, elle y replace son contenu méthodiquement et passe à la caisse suivante. Elle vide et remplit. Elle crée le creux, le comble, elle fabrique le manque et le déconstruit. Elle recommence.

 

Une certaine agitation se déploie dans le brouhaha des chineurs. Les brocanteurs replient. Pour se débarrasser des poids morts, ils annoncent la gratuité et déclenchent alors « la danse dionysiaque » rituelle. Les corps innombrables s’agglutinent autour des tréteaux rectangulaires. Les visages se figent. Les bras se désarticulent frénétiquement. Les mains saisissent, lèvent, rejettent. Des cadres se brisent, des images se déchirent, des boites à cigares s’éparpillent sur le trottoir libérant des paquets de photographies jusqu’alors préservées. Olga assiste au naufrage tragique de ces milliers d’instants piétinés. Elle en sauve quelques uns et s’enfuit.

 

Dehors, il pleut. Olga regarde les gouttes de pluie glisser sur la vitre. Chacune s’écrase et puis s’étale traçant une longue ligne vers le bas. Pour l’instant, les lignes ne se croisent pas. Peut-être plus tard… Olga sort de sa poche intérieure une des photographies ramassées à la hâte. Il s’agit d’un cliché pris sur une place publique : deux personnages d’une autre époque pausent au milieu d’une nuée de pigeons, d’une autre époque eux aussi. Olga caresse le visage de la femme. Le grain du papier photo est irrégulier. Elle l’approche très près de ses yeux. Au bout de quelques minutes, elle parvient à voir le grain qu’elle touchait. Elle voit les rugosités plus foncées. Soudain, Olga se sent flotter. Tout est lent autour d’elle, tout rebondit. Doucement. Plus rien n’est dur, plus rien n’est net. Plus rien n’est accessible. Elle s’enfonce. Elle tombe. C’est le vide, c’est le noir. Qui est là ? Qui reste-t-il ? Qui l’accompagne ? Elle cherche un repère, en vain. Elle ne voit plus, elle ne sent plus.

Elle se noie ? Où sont-ils ? Où sont-ils ces repères rassurants ? Le passage pour piétons, le feu de signalisation, le brouhaha du café, l’odeur de soupe, les gouttes qui filent sur la vitre ? Qui les a enlevés ? Ont-ils existé seulement ? Ou y a-t-elle cru comme les enfants ont cru au loup ? Elle se débat.

 

Il fait froid. C’est la solitude. C’est la vérité. Enfin. Olga a peur. Quel est ce masque sur son visage ?

 

Enfoncée dans un siège en tissu de velours bruns à motifs abstraits orangés, Olga regarde défiler le paysage par la fenêtre.

 

Le train s’engouffre dans un tunnel. Olga sent son cœur se resserrer comme dans un étau. La lumière électrique du wagon se pose sur les visages des passagers, comme un masque. Olga est entourée de spectres. Le train avance et trace sa trajectoire, traversant les frontières, fonce vers le royaume de la mort. Il trace une ligne. Elle ferme les yeux. Sous ses paupières, elle continue de voir, plusieurs flashs rapides. Elle ouvre les yeux. C’est le noir. Le wagon est plongé dans l’obscurité la plus totale. Les passagers se sont assoupis. Le train continue de filer dans le tunnel.

Olga préfère sans doute rester endormie parce qu’alors c’est toute sa vie qui lui parle.

 

L’électricité revient et jette sur les corps endormis une nouvelle vérité. Le train entre en gare, vomit un flot de voyageurs, referme sa gueule et renaît. Il sort de pour aller vers. Olga est aspirée dans ce mouvement, impuissante. Elle s’endort.

 

Un matin d’enfance, Olga joue avec une petite poupée qui lui ressemble. Le calme de la maison ensoleillée se transforme soudainement en une atmosphère sombre, insupportable et fatidique. D’un pas souple et léger Olga rejoint la silhouette de son papa. Quand la scène encore floue se précise, comme la focale d’un objectif, son pas ralentit, s’alourdit. À genoux, son père est pétrifié aux pieds de sa mère pendant dans le vide. Ses larges lunettes carrées traînent sur le sol, il sort un grand mouchoir blanc immaculé pour y cacher ses grands yeux bleus, éteindre ses larmes. Quand il se retourne sans voir sa petite fille, sans la prendre dans ses bras, Olga ressent un brusque manque : elle vient de basculer dans un nouveau cadre, étranger, douloureux et opaque. Comme une défenestration. Elle ne comprend pas ce qu’elle a perdu. Elle est encore aveugle, les yeux remplis de larmes rougeoyantes.

Olga est assise en face d’un vieillard barbu, à mi-distance l’un de l’autre se trouve un jeu d’échec. Olga a les blancs. Deux verres de Starobrno dorée et moussue bordent le plateau. Son adversaire semble réfléchir : sa longue main porte son petit menton, derrière de larges lunettes carrées ses yeux bleus se concentrent sur le jeu, il respire calmement. Quand, soudain, il éternue. Une fois, deux fois, trois fois. Cela semble aller mieux… « Atcha » ! Le vieil homme s’agite, enfile un gilet en laine, remonte ses chaussettes rouges et se mouche bruyamment dans un grand carré de tissu blanc. Il avance son cavalier noir et attaque le fou d’Olga. Il jette la pièce blanche dans une boîte en bois. Échec et mat.

 

Olga est maintenant sur le parking de la gare de Prague, une valise à ses pieds. Elle attend le car qui l’emmènera à Bruxelles. Elle pense se trouver plus facilement dans un ailleurs lointain où tout semble possible. Elle ne se doute pas que désormais tout son être tendra vers ce passé qu’elle abandonne. Un signe du vieillard se perd sur le parking. Le car démarre et sort de la ville. Dernier regard vers la Vltava.

 

Il n’y a pas d’ombre dans la ville grise. Ce petit matin de mars ressemble à un matin de novembre. Deux halos lumineux percent la brume silencieuse et se rapprochent d’Olga. Ils ralentissent et s’arrêtent à sa hauteur. Une portière s’ouvre et du brouillard surgit un visage décharné au teint grisâtre, creusé de rides infinies. Son cou semble coupé et attaché au toit du véhicule par son lanternon. Aucune âme qui vive à la ronde. Un air de dégoût collé sur ses lèvres fines, l’homme attend. Le compteur tourne. Sous une croûte de sourcils épais et noirs comme de la chair calcinée, son regard tranchant fixe Olga avec la froideur d’un objectif. Olga monte dans le taxi. Elle remarque, suspendues au rétroviseur, deux pièces anciennes trouées et traversées par une ficelle. Olga est installée derrière le chauffeur qui démarre. Elle quitte Prague pour Bruxelles.

 

Elle quitte sa ville natale qui désormais ne sent plus que la mort. Elle emporte avec elle son maigre héritage dans une valise en bois : les pièces d’un jeu d’échec, un mouchoir, quelques lettres, un roman mais il n’y a aucune photo. Elle quitte la brume de Prague pour le royaume opaque des vivants. Nouveau basculement. Le taxi traverse la Vltava sur le pont Hlávkův. Arrivé devant la gare, l’homme tend la main vers Olga qui s’acquitte de la somme nécessaire.

 

L’étroite rue Štupartská de la vieille ville compte quelques boutiques, un restaurant aux abords chics et branchés mais surtout l’église Saint-Jacques-le-Majeur dont la façade est parsemée de graffitis et l’entrée bordée d’une poubelle en plastic vert ainsi que d’un panneau de sens interdit. Quand Olga entre dans le lieu sacré, la longueur de la nef lui procure une sensation de vertige. Les lumières sensément chaudes sont étouffantes. Une multitude d’angelots joufflus d’or et d’ébène la fixent et semblent lui indiquer une voie. Aussitôt les premières notes de la cinquième symphonie de Mahler pour orgue remplissent le sanctuaire. Olga se dirige machinalement vers l’eau bénite dont elle se répand quelques gouttes sur le front. Elle avance. Une succession de fresques représentant le martyr du Saint la conduit au chœur de l’église baroque. Le cercueil noir repose sous le ciel chargé d’un lustre volumineux quadrillant le plafond, surplombant de multiples colonnes de marbre soutenant une voute percée de huit petites fenêtres. Olga se sent comme aspirée, elle ne reconnaît plus l’envers de l’endroit du décor.

 

Sa main sur le bois du cercueil la ramène à la réalité. Le corps qui y repose semble endormi. Prêt, d’un instant à l’autre, à être ébranlé par une quinte d’éternuements. Elle voudrait prendre soin de lui, le protéger d’une couverture, caresser son crâne chauve, y déposer encore un baiser.

 

Après l’enterrement, Olga erre dans les ruelles pavées en noir et blanc. Ses pas la portent dans le quartier de Karlín. Endroit peu sûr mais aux accents nostalgiques. Le petit chemin buissonneux longe la Vltava et débouche sur un terrain vague. Elle aperçoit un petit escalier qui descend sur la rive. Elle l’emprunte et plonge dans l’eau.  

 

Olga sur son vélo avale les rues de Bruxelles, elle regarde les véhicules des autres. Elle se sent petite parmi ce flux de grandes motos, de voitures, de bus bondés, de trams prioritaires… Ils prennent tant de place sur le chemin. Olga doit se frayer, elle doit faire place, prendre place : elle trace une route. Mais il y a des risques d'accidents…

 

Sens interdit, Olga fait demi-tour. Elle suit les panneaux de signalisation, respecte bien le code de la route, avec une attention toute particulière aux injonctions des agents. Elle continue d’avancer, passe devant un camion accidenté quand son téléphone sonne. La fenêtre d’un nouveau message s’ouvre. Olga sourit et fait signe au piéton qui attend de traverser. Elle poursuit, passe devant un camion accidenté qu’elle remarque à peine car elle a senti vibrer sa poche. Nouvelle fenêtre de tendresse. Olga tourne à gauche et ne reconnait pas le panneau de signalisation qui borde le trottoir : il s’agit d’un rond blanc bordé de rouge, en son centre un camion noir duquel s’échappent des flammes noires... Perdue dans ses pensées, Olga pédale toujours.

 

Depuis quand pédale-t-elle déjà ? Elle fait des allers-retours sur ce chemin, elle croise des tas de signes qui l’avertissent des risques qu’elle prend continuellement. Malgré tout, elle trace. Pour arriver chez elle. « Chez elle » qui n'est même pas son chez elle… Il faut qu’elle quitte cet appartement, son soupirail, le fauteuil club coincé entre la machine à laver et la cuisinière.

Distraite, Olga s’engage dans une voie sans issue. Elle bouscule alors une vielle bohémienne sortie de nulle part, ou plutôt entrée dans son cadre à elle. Son vélo est à terre, sa roue tourne dans le vide. La diseuse de bonne aventure, déjà debout, lui tend la main. Elle est petite et voutée ; ses longs cheveux tressés bordent son visage creusé d’une infinité de rides qui se croisent et s’entrecroisent. « Vous êtes une miraculée ! ». Olga fronce les sourcils et regarde autour d’elle. Elle reconnait la façade de son immeuble, malgré le camion qui s’y est encastré. Les pompiers tentent d’éteindre les flammes qui s’échappent du camion noir au moyen d’extraordinaires jets d’eau qui noient l’appartement d’Olga, son fauteuil club, sa machine à laver et sa cuisinière…

 

Sur une commode trône un miroir. Olga enfile son jeans avant d’avaler un petit gâteau au miel. Elle passe son pull noir à col roulé. Sur un tapis rouge, à genoux, Olga découpe, trie, plie et replie. Elle vide ses cartons, comble ses nouveaux cent vingt m² d’espace vide. Elle dépose sa machine à écrire sur la commode devant le miroir.

 

Olga ne peut s’empêcher de repenser à cette expérience qu’elle a vécue il y a quelques jours. Que s’est-il passé ? Les médecins appellent ce genre de crise des « absences ». Pourtant, jamais elle ne s’était sentie à la fois si proche et si présente à elle-même. Elle s’était réveillée un peu plus remplie d’elle-même.

 

Assise en tailleur sur le tapis octogonal de son salon, perdue au milieu des motifs complexes aux tons orangé et bleuté, Olga contemple posée devant elle la pile de photos sauvées lors de sa dernière brocante. Elle éprouve une angoisse délicieuse, un désir terrifiant, comme au bord du vide. Un pas en arrière ? Elle est en sécurité, « saine » et sauve. Un pas en avant ? Elle nage dans l’inconnu, dans l’irréversible.

 

Olga prend une longue inspiration. Elle se concentre. Enfin, elle dépose face cachée quatre clichés comme on dispose un tirage de tarot. Lentement, elle retourne la première image. Comme pour la photo aux pigeons, Olga se met à scruter le grain du papier ; rien ne se passe. Un sourire se dessine sur les lèvres… évidemment, c’était inévitable. Son regard s’attarde un instant sur celui de l’enfant photographié. Une émotion incisive la transperce soudain. Elle cligne des yeux et, lorsque ses paupières s’ouvrent, elle est là, assise sur une petite chaise d’osier. Face à elle, un étranger pétrifié tient un appareil automatique. Ses doigts serrent l’anse d’un petit panier. Elle se sent si vulnérable que c’en est insupportable. Une odeur de linge propre flotte autour d’elle. Dans l’encadrement de la porte, une ombre féminine apparaît, mais Olga ne parvient pas à diriger son regard sur le visage de la femme qui s’approche d’elle. Elle ne discerne que le tablier à fleurs que celle-ci porte. La silhouette est maintenant à quelques centimètres d’elle : son bras se lève et un tissu humide vient lui frotter la bouche, les joues puis le front. Olga, d’instinct, ferme les yeux.

 

Quand elle les rouvre, elle est assise en tailleur sur son tapis. La bouilloire siffle dans la cuisine. Elle se lève et dépose sur la table basse la photo d’une petite fille dont le visage est mangé par une large bande blanche…

 

Elle lutte encore. Pourquoi ? C’est long, ça laisse le temps d’espérer et alors Olga a peur. Peur de souffrir, encore et plus. Peur du masque, de son image, de son visage. Qui est-elle ? Où est-elle ? Elle veut que cela cesse, mais elle s’accroche. Des profondeurs froides et noires, Olga remonte. Peu à peu, elle revient à la surface. Elle émerge. Elle réapparait à elle-même comme une image sur le papier dans le bac de développement.

 

Un curieux décalage se produit. D’abord, Olga sent quelques gouttes perler sur son front. Des gouttes plus froides que sa peau. Ensuite, elle entend des cloches sonner au loin ou alors en retard. Sa vue se couvre de gris, puis des contours se dessinent. Une odeur de dalles humides, de bois et de résine capiteuse envahit l’espace. Quand Olga perçoit au bout de ces doigts le grain irrégulier d’un papier luxueux, elle est comme parcourue d’une rivière électrique : elle ouvre grand les yeux. Elle tient toujours la photo aux pigeons en mains, mais les visages ont disparu ; une large bande blanche les a remplacés…

 

Nouvel appartement, nouvelle intimité matinale. L’eau glisse sur l’acrylique blanc de la baignoire. Elle s’écoule rapidement vers le siphon entraînant avec elle une épaisse couche de mousse blanche et odorante en tourbillon. Les pieds d’Olga sont recouverts de ce doux mélange savonneux. Ses orteils sont totalement détendus. Vertical, le ruissellement de la douche le long de ses jambes irradie un chaud confort. Des fragrances de lavande, de camomille et de fleurs d’oranger s’entremêlent dans l’air moite de la petite pièce. Depuis la fenêtre, le soleil levant envoie ses rayons, éblouissant légèrement Olga. Le ciel de douche envoie, lui, ses multiples rayons comme une pluie d’été. Jaillissant des petits orifices, l’eau la prend d’assaut. Une véritable armée de gouttelettes envahit son crâne : l’eau tiède colmate ses oreilles, remplit sa bouche, obstrue ses yeux, ensevelit son visage…

Coucher du soleil. Le nouvel appartement est baigné d’une lumière orangée. Olga allume quelques bougies et s’assied face au miroir posé sur la commode. Elle avale une gorgée de thé parfumé à la cardamone et à la cannelle.

 

Elle considère son visage un instant. Elle abandonne les mimiques habituelles et se contemple. Au bout de plusieurs minutes, à travers son image, Olga entraperçoit son image qui scrute l’inconnu.

 

Elle ne se reconnait plus. Son visage est celui d’une étrangère. Elle devine peu à peu les traits de la femme sur la place aux pigeons. Elle respire profondément et, maintenant, elle contemple dans le miroir la petite fille au panier, puis une jeune femme seule, un chauffeur de taxi louche, une mère en détresse, un vieillard socialiste, un prêtre désabusé, un fils aimant, un père aimant, une jeune mariée, un voyageur fatigué, une orpheline endormie, un voyeur inassouvi, un lecteur tiraillé, une bohémienne inquiète, un personnage de roman lucide, une foule d’anonymes en quête d’identité…